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Mardi 07 Octobre 2008
0:40

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Voyage en Russie : Saint-Pétersbourg super tsar



DostoĂŻevski et moi
DostoĂŻevski et moi
Née du rêve fou de Pierre le Grand, symbole de sa volonté de transformer la Russie en une puissance moderne, maritime et européenne, Saint-Pétersbourg, mythifiée par Pouchkine, surgit comme un théâtre d’ombres et de lumières. Il plane sur cette cité impériale bâtie sur les ossements de dizaines de milliers de serfs une sorte de malédiction originelle que Gogol et les premiers théoriciens du symbolisme russe pressentirent. Lumières des palais rénovés dans des teintes aussi froides que les eaux de la Neva. Lignes tirées au cordeau des artères et de la perspective Nevski. Ciel sans nuage, nuits blanches. Tout ici impressionne et attriste en même temps. Sans doute par trop de contraste avec les immeubles poussiéreux, les rues sales, les édifices à la gloire du camarade Staline, les gitans et autres blousons noirs, pickpockets sur le carreau à la tombée du jour.

Bureau de Pouchkine, à sa santé
Bureau de Pouchkine, à sa santé
Il faut traverser la grande banlieue pour arriver jusqu’au centre historique. En prévision du G8 qui doit se tenir en juillet, ordre a été donné de passer la ville au karcher : tout est en travaux, des trottoirs, aux façades, rien n’est négligé dans la rue de Moscou par où passeront les chefs d’Etat les plus riches du monde. Première impression : les filles portent des mini jupes, les garçons jettent leurs bouteilles de bière vides sur le bitume. Ici, vous ne trouverez pas de cafés sur les places, ils sont tous dans des caves : hiver à moins quarante oblige ! En revanche, les Macdo sont le dernier endroit où l’on drague. Des limousines rutilantes s’arrêtent devant le Caviar bar. Des gardes du corps en descendent encadrant des jeunes mariés jet set. Amusant, j’ai reçu ce matin Russes comme crésus, d’Elena Lenina (éd. Grasset), une mannequin blonde vaporeuse qui a interrogé les nouveaux tsars de Russie, ces milliardaires venus du froids. Des zélateurs de l’agent roi et sujets de choix de la presse people internationale. Cet essai croustillant de révélations confirme le sentiment que l’on éprouve à chaque coin de rue : les Russes n’ont qu’une envie, s’enrichir, s’offrir tout ce qui leur a manqué, par tous les moyens. Malgré la hausse du pétrole, tous ne jouissent pas de la libéralisation économique sauvage. L’inflation est à 8% par an, le smic à 40 E par mois. Quatre ans de service militaire, pas de retraites, dix euros de congé de maternité par mois : ici, on est loin de nos avantages acquis ! Pourtant, même si le clivage social s’accroît, Poutine bénéficie du soutien de la population. Comme si l’utopie capitaliste avait remplacé celle du communisme. Une pensée pour Jean-François Revel qui vient de mourir, lui qui dénonçait les utopies.
Devant l’église Saint-Nicolas-des-Marins, un pope encense et bénit une voiture coffre et portes grands ouverts. Devant des icônes, les femmes, la tête couverte d’un foulard, allument un cierge. Une vieille babouchka murmure une prière, un baptême collectif va avoir lieu. Des voix graves s’élèvent. Je me hasarde sur les traces de Dostoïevski jusqu’à la place du Foin devenue une station de métro. Dans ce quartier des plus mal famés, tous les épisodes de Crime et Châtiment sont concentrés. Catherine Sonietchka longe la berge du canal Griboïedov en attendant ses clients. En face, l’usurière Alena Ivanovna compte ses sous. Dans un instant Raskolnikov va surgir et la tuer à coups de hache. Je cherche le n° 5 de la rue Prjevalski… la maison de Raskolnikov. Est-ce cette plaque en russe ? Si vous y allez, indiquez-la moi. Elle manque à ma reconstitution imaginaire. Par chance, je finis par trouver celle de Dostoïevski. Il y vécut durant les dernières années de sa vie avec sa femme et ses deux enfants. C’est là qu’il écrivit Les frères Karamazov. Modeste, ascétique, comme les 23 autres, elle est située à un angle, face à une église. Son samovar est toujours là. Il écrivait la nuit en buvant du thé noir. Dans une boîte, des cigarettes roulées qu’il fumait, malgré la tuberculose. La demeure de Pouchkine est plus gaie. L’audio guide vous raconte sur fond de musique la fin du poète, le duel qui lui coûta la vie. Vous lirez la lettre anonyme de Danzes, son rival qui le fit passer pour cocu. On croit voir le poète assis à sa table de travail devant son encrier à tête de nègre, une pipe en écume de mer à la bouche. Evitez la maison d’enfance de Nabokov : à part ses papillons, elle n’a aucun intérêt si ce n’est un petit film où l’auteur de Lolita confie qu’il n’a rien de pervers, ni de cruel : « Je ne fais que refléter la réalité : un boucher est cruel par exemple ». Et de redire que Lolita est le fruit de son imagination, que l’idée du roman est née en France, d’un fait divers, en 1939.

Vodkagréable aux palais...
Vodkagréable aux palais...
Si vous aimez la peinture, passez trois heures à l’Ermitage ou au musée russe. Un conseil, dirigez-vous vers les impressionnistes. Je les ai raté, l’Ermitage fermait. Mon regard s’est trop attardé sur les Rembrandt. Allez visiter le palais Youssoupov, vous sentirez l’ambiance raffinée et luxueuse d’un monde révolu : salle de bal, théâtre privé… La princesse Zénaïda reçoit pour sa fille, Anna Karénine grimpe les marches de l’escalier de marbre rose. Au sous sol, on pénètre dans un salon où se donnent des parties fines. Le prince Félix Youssoupov tend à Raspoutine un verre de vodka empoisonné… Non loin, l’Idiot ne paye pas de mine, mais dans ce café restaurant, vous dégusterez un bortch bien enfoncés dans de profonds canapés derrière la statue de Staline ! Dans son hôtel particulier, l’ambitieux prince Menchikov contemple une dernière fois la Néva: il finira comme beaucoup : en Sibérie, déporté pour trop de manoeuvres politiques (rien de nouveau !)… sur décision des nobles qu’il horripila. Pour découvrir le village des tsars, sortez de la ville direction Tsarkoie Selo. Si la restauration du palais de Catherine la Grande et d’Elisabeth est exemplaire, en particulier celle du salon d’ambre, de la grande salle du trône de 846 m2, de l’escalier de parade, méfiez-vous des hordes de touristes japonais, vous risquez de tomber d’inanition dans les files d’attente.
Virée en bateau sur les canaux entre des blocs de glace jusqu’à la forteresse Pierre-et-Paul le long de laquelle est amarré le croiseur Aurore. Ce vaisseau-étoile des cadets de la guerre du Japon (1904) tira à boulets rouges sur le palais d’Hiver et ouvrit le bal de la révolution. Saint-Pétersbourg, c’est Venise sans les gondoles, ni le carnaval. Si toutes les statues de Staline ont été décapitées, Lénine se dresse encore avec cette inscription « Vive la révolution socialiste dans le monde entier ». J’ai oublié de vous dire que j’ai fini par m’endormir… même si le soleil ne se couche pas. A la longue, ça devient agaçant, on a envie de rentrer chez soi, de quitter cette ville étrange où le 1er mai défilent encore des pro bolcheviks. Ils sont fous ces Russes... Allez, vodka !

Emmanuelle de Boysson




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