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Féroces mais sages sont les femmes

Dans un livre tout neuf, intitulé "Vieilles peaux" (éd. Le Dilettante), Anna Rozen impressionne une fois de plus. A l'oeuvre, la force de frappe d'une féministe épidermique et la fantaisie domestiquée d'une plume qui ne s'envole que pour mieux nous faire atterrir...



Anna Rozen © Philippe Le Royer
Anna Rozen © Philippe Le Royer
Elle n'y va pas avec le dos de la cuillère. Ne chipote pas. Ne fait pas de fioritures et prend des risques. Elle anime avec une aisance jubilatoire une galerie de personnages qui ne sont pas tous nés de la dernière pluie, dont une écrivaine snob, un couple de retraités-camomille puis dans le désordre, isolés ou récurrents, une postière méditative, un peintre onirique, la blonde du laboratoire d'analyse, un avocat érotomane, un clodo, une poupée blonde, un amant éconduit. Au fil de ces incarnations, la marionnettiste Anna Rozen nous immerge dans la vraie vie, terrible et minuscule, méchante et obstinée, tenace et fragile, prévisible, répétitive et si drôle quand même. Son dernier ouvrage, « Vieilles peaux », rassemble trois grosses nouvelles, dodues et craquantes, ficelées princesse. D'exquises nouvelles, d'une délectable cruauté que le titre annonce sans ambage ni cosmétique.

french & chic
french & chic
Les deux premiers récits, conçus par femme qui connaît la vie, ont quelque chose de la fable par l'extravagance, l'outrance et l'hyperlucidité. La première nous met en joie car personne ne saurait résister à Cressida Bloom, avatar french and chic de ces écrivaines américaines dont l'âge reste secret-défense. Bien assise dans la vie et bien décidée à ne pas en décéder, Cressida cherche, par petites annonces, exécuteur testamentaire (homme si possible) pour ranger ses archives, préparer son immortalité et plus si affinité. La saveur du casting est parfaite, le parcours quasi initiatique et l'affaire vibrionnante. Bref, le lecteur, ravi, ne s'appartient plus. C'est dans ce plaisant état d'ébriété qu'il débarque, une nouvelle plus tard, chez Marthe et Fernand, septuagénaires d'un autre temps mais si éternels qu'il peut entrevoir leurs silhouettes, s'il lève le nez à la seconde, sur les fenêtres d'en face. Ou s'il chausse les bonnes lunettes pour regarder chez lui. Pour constater comme on est prompt à reproduire, avec qui partage sa vie, toute la petitesse des autres. Et comme il est difficile de prévenir le durcissement des artères, le rétrécissement intérieur et la sclérose de l'âme.

Le troisième texte, moins classique et assez inattendu, reste très cohérent avec les deux autres : il regroupe sous le titre « pas moi », une multitude d'incipits où l'auteure exprime son amour des débuts, ce délice des commencements que l'on voudrait toujours et qui s'accroît comme un tourment avec le temps, et l'âge. C'est ce qui fait l'unité de ces microfictions au-delà de l'universalité du « je » quand il n'est « pas moi ». Des textes épars qui se rassemblent, tout en fluidité. Reliés par la force du mouvement et l'évidence de l'association d'idées pour évoquer ce renouvellement constant du sentiment d'altérité qui jaillit de l'écriture comme de l'enfantement.

Féroces mais sages sont les femmes
On se dit finalement que l'auteure aurait pu être spécialiste en gériatrie, ou sage-femme dans une autre vie, et que l'on n'en serait pas étonné tant elle semble savoir des choses de tous âges. Dotée d'une faculté d'empathie hors du commun, elle nous parle, avec des microdétails, de l'infini des possibles comme du peu que la vie nous fait miroiter si l'on n'y prend garde. Nous rappelle que la loi de la répétition est plus forte que les velléités d'accomplissement. Et fournit à l'appui une panoplie extrêmement sentie de détails qui tuent et qui ne s'inventent pas : Anna Rozen porte ainsi un regard expert et féroce sur cette connaissance du quotidien et de l'intime qui n'appartient qu'aux femmes, pour le meilleur et pour le pire.
Elle nous parle avec simplicité du temps qu'il fait comme du temps qui passe, dans les bureaux de poste ou ailleurs, du temps implacable qui nous pousse toujours vers la caricature de ce que l'on est. Un vache de petit livre qui rapppelle avec justesse et brio que ce qui signale la qualité d'écrivain c'est aussi, en vrai acteur, de savoir endosser des peaux, des âges, des vies qui ne sont pas à soi.

Myriam Briton

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