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Ces jours anciens qui demeurent...L'été se profile : comme chaque année, on sait qu'avec les beaux jours, on va désarmer. Avant que septembre nous propulse vers le futur, pensons donc à hier. Faisons déjà comme en vacances et lisons le dernier Pussey, "Au temps des vivants", paru chez Fayard. De toute façon, pieds nus dans l'herbe ou scotché dans le métro, peu importe : le lecteur est transporté illico dans le monde des vertes années.
Après le succès de « Mamy Ward » (L'école des loisirs, 2003), Gérard Pussey reprend le fil de ses souvenirs d'enfance et d'adolescence. Emportés « Au temps des vivants », nous retrouvons, dans la banlieue parisienne des années cinquante, le petit prolétaire de Villeneuve-Saint-Georges qui fait sa rentrée en sixième au lycée chic de Montgeron. Equipé par sa mère d'une cravate à élastique et muni de repères incertains à l'orée de ce monde nouveau, où les fils de bourgeois sont bizarrement désinvoltes et débraillés, Gégé en bave, mais s'accroche.
Il vit pour la première fois avec ses parents. Quittant à reculons le nid de la nourrice bien-aimée, Mamy Ward, pour s'attaquer dans la douleur à l'apprentissage de l'allemand et au fonctionnement des ascenceurs sociaux. Le pré-ado lutte sur tous les fronts : collusion du père et du prof d'allemand, tous deux rescapés du même stalag et déterminés à lui « inoculer le spuntz » ; exiguïté des conditions de vie dans le deux-pièces familial de l'avenue de Valenton ; découverte des amitiés, du sport si providentiel, et des jupes des filles. Il perçoit la sévérité de la vie tant au lycée qu'avec ses parents dont il mesure le courage et les caractères trempés... S'étonnant tout de même de ne pas partager leurs rêves sur l'essentiel : pour Maurice, ajusteur-outilleur chez Renault, cégétiste sans concession, fumeur de gauloises bleues au physique d'acteur américain, son fils unique sera forcément ingénieur. Mais le petit gars a la tête ailleurs : sa mère est la sœur de l'écrivain René Fallet, déjà célèbre. L'oncle sans enfant couve son neveu et lui enseigne la rigolade, les livres et la vie de Bohème. Le petit Pussey, jeune garçon candide et faux mauvais élève, s'imprègne du monde de René dont les amis s'appellent Brassens, Audiard, Hardellet et Prévert. Chez l'oncle, toutes les couleurs du monde sont différentes jusqu'au coiffeur qui s'appelle Voltaire, coiffe les girls du Lido et brûle sa jeunesse sur des bolides extravagants, « défiant toutes les lois de la physique et du conformisme ». Dans cette galaxie de personnages parfois burlesques et toujours poétiques, le jeune garçon exulte et mise secrètement sur la littérature : il se fait le serment d'échapper à sa condition par l'écriture. Pour être aimé, sortir de la fatalité et de la tristesse des contingences quotidiennes. Pour vivre vraiment et, peut-être, un jour lointain, « faire revivre ce qui ne sera plus ».
Gérard Pussey
Ce nouvel opus s'ouvre ainsi bien des années plus tard sur un enterrement et tout ce que la mort fait comme chahut dans l'âme des vivants. Le moment du jugement, du regard en arrière et l'état de ce qui reste. Avec le chagrin et l'amertume chevillés au corps, le narrateur affronte la mort de son père dont il découvre soudain que le voisin de funérarium n'est autre que l'ancien professeur d'allemand du lycée de Montgeron. C'est dans cette stupeur de l'ancien enfant que jaillit la résurrection du passé.
Côté immortalité, demeure un bien beau roman sur l'initiation et la quête fragile de l'identité à l'adolescence : comment être pareil tout en étant différent et comment devenir singulier parmi des proches dont on est le semblable. A travers les personnages familiers dont il fait aussi revivre les présences hautes en couleur, l'auteur nous livre parfois une méditation mordante sur l'adversité (qui se nomme souvent lutte des classes), le destin, le choix et le sens de la liberté individuelle quand la vie reste une machine à reprendre tout ce qu'elle nous concède. Un livre tendre, enfin, sur les échappées familiales en vacances et sur la diversité des patronages qui font croître l'individu, dans ses certitudes comme dans ses doutes. De façon récurrente, un regard interrogateur sur le jeu des parentés réelles ou symboliques qui nous gouvernent à vie. Et en effet, le jeune Gérard compose avec l'abondance des filiations qui s'imposent à lui: quasi-adoptive avec la nourrice de sa prime enfance, charnelle évidemment du côté des parents, avec lesquels il faut néanmoins renouer – et donc à nouveau s'adopter – puis spirituelle avec l'oncle « petit dieu païen et fantaisiste » devenu également scénariste à succès. Désormais, l'écrivain en herbe est sûr qu'il « aspire à imiter ce curieux personnage », à devenir aussi romancier pour porter des chemises écossaises et « s'attarder en enfance ». Sur un rythme vif et moderne mais qui charrie, intactes, les saveurs et les rudesses d'une autre époque, Gérard Pussey (prix Roger Nimier et prix Alexandre Vialatte) )épate son lecteur et l'éblouit de tant de verve et d'autodérision. Surtout, il réussit un véritable univers poétique. Comme chez les Chaplin, Pagnol ou Prévert, tout est enfance : la petitesse des mondes, les soi-disant adultes, les abîmes du hasard, la force du rire, la cruauté des situations, la joie de vivre. Myriam Briton
"Au temps des vivants" de Gérard Pussey (éd. Fayard)
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